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CORYPHENE

Histoires et Contes de "La CORYPHENE"

Samedi 1 janvier 2011 6 01 /01 /Jan /2011 19:21

 

 

Je m’appelle Marc Lemonnier. J’ai dix sept ans, presque dix huit. Il fait très chaud et je suis en sueur  dans ce car de la CTM. C’est écrit en blanc et en grand sur la peinture bleue rayée, écaillée, délavée. C.T.M. Et pour ceux qui ne le sauraient pas, en dessous et en presque aussi grand, Compagnie de Transport Marocain. Pourquoi préciser Marocain puisque nous y sommes, au Maroc. Pourquoi Transport puisqu’un car marocain ne sert qu’à transporter. Transporter absolument de tout dans le plus incertain des désordres. On peut y voir des cages à poules sur les sièges et des enfants sur le toit au milieu des bagages, des couffins et des sacs de jute.

 Il n’y a guère que le mot Compagnie qui soit utile et digne d’être écrit, dit monsieur Bethlen, Amos Bethlen, qui est rentré de Pologne très amaigri et n’a jamais repris le moindre kilo. Monsieur Bethlen est un voisin. Il dit que le mot Compagnie inspire l’admiration et le respect parfois la crainte. Il dit aussi qu’il élève l’organisation que ce mot représente au rang des puissances occultes qui nous gouvernent sans trop savoir qui en sont les chefs, les moyens, les buts. Tout ce qui est compagnie est puissance. Tout ce qui est puissant est compagnie. Compagnie Océane, compagnie Paquet, compagnie de tirailleurs sénégalais, compagnie minière. Et plus loin de nous, d’autres compagnies. Le commerce entre la métropole et ses colonies est souvent contrôlé par une compagnie qui porte le nom de Compagnie des Indes. Sous le vocable mythique des Indes, on recense, dit-il, tous les territoires de notre empire qui peuvent être atteints en prenant la route de l'Est et ceux qu'on rejoint par la route de l'Ouest.

J’aime écouter monsieur Bethlen. Je sens qu’il m’aime bien. Peut-être parce qu’il n’a que des filles. Et puis il voyage sans cesse dans sa tête, assis sur une chaise de bois devant sa porte. Quand il s’évade ainsi, il m’emmène parfois en m’offrant de m’assoir prés de lui. Je deviens le passager volontaire d’un voyage  dont les îles sont des mots.

Je suis au Maroc, loin de cette France dont on m’a dit qu’elle est ma patrie et appris à la chérir. J’aime mon pays mais je ne rêve que de le quitter. Pas pour retourner en France qui  est encore engluée dans l’après-guerre. Elle a pris du retard. Elle ne danse toujours pas sur See you later Alligator. Même à Paris on ne voit pas de blue-jeans et le coca n’est pas encore arrivé à Héricourt (Haute-Saône). Elle est devenue triste. C’est normal, elle a souffert de la faim, du froid et d’un mal plus grand, la collaboration et peut-être d’un mal insidieux, plus grand encore, et qui la mine. Le mal des perdants. Chez moi, chez mes parents, pas de ça. On est gaulliste depuis le début, ou presque.

Je rêve d’aller plus loin. En Amérique peut-être. J’ai cru que la Compagnie Océane dont parle monsieur Bethlen pourrait m’y emmener mais elle ne fait que le tour des îles du Morbihan. La compagnie Paquet s’occupe de l’Orient. Il faut que je passe par la Transatlantique.

J’ai le sentiment  qu’ici, comme en métropole, rien ne se passe. J’ai l’impression d’avoir été déposé prés du poste à essence rouillé perdu au beau milieu du désert caillouteux.

 En parlant de désert, nous sommes entre Casa et Marrakech du coté de Ben Guérir. Sur cette route toute droite, l’asphalte, lorsqu’il y en a encore, fond tous les jours lorsque le soleil est du coté du zénith. Moi, aussi, je fonds en ce moment. Nous sommes arrêtés pour la cinquième fois. Les portes sont ouvertes pour laisser entrer le peu d’air nécessaire, que l’on voudrait tant mais qui ne vient jamais. Escale obligatoire pour refroidir le moteur et remplir d’eau le radiateur. Il fuit presqu’aussi vite qu’on le remplit. J’étouffe. Un chat miaule dans un cabas. Un chat ? Qu’es-ce qu’il fout là ? Z’avez pas vu le chat ? Le p’tit bout d’la queue du chat ! Le chat de la voisine !

Je pense à mon copain Lechat. Il était gras et rose. Les méchants l’appelaient cochon-chat. Il habitait au camp Mangin entre la ville nouvelle et les collines du Gueliz. Le père Lechat  était à Dien Bien Phu. Il n’est pas revenu. Lechat, ce n’est pas un nom qui colle exactement avec un drame. C’était il y a quatre ans, presque cinq, en mai. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Je pense à Dien Bien Phu. On ne peut oublier les larmes tombant des yeux des hommes sur la page première du quotidien local. Etais-ce la Vigie ou le Petit Marocain qui annonçait la fin. Ce qu’il y a de certain c’est que c’était au café du Gueliz à l’heure de la limonade et des petites brochettes de foie ou de cœur saupoudrées de cumin en poudre, grillées sur le brasero de terre cuite, accompagné d’une galette ronde et grise. Je préfère le pain des souks. On n’en trouve pas au Gueliz. Autant dire que c’était une heure de bonheur quotidien et paisible qui allait mal tourner, définitivement.

Je pense à Ðiện Biên Phủ, petite plaine au nord-ouest de l’Indochine en plein pays thaï. C’est  monsieur Bethlen qui me l’a dit.  Ðiện Biên Phủ, ainsi nommée par les vietnamiens. En vietnamien, Ðiện désigne une administration, Biên un espace frontalier et Phủ un district, soit, en termes francisés, chef lieu d'administration préfectorale frontalière. Ðiện Biên Phủ était donc une erreur de langage bien avant d’être une erreur militaire. Par incompréhension. D’ailleurs, qui peut les comprendre et, surtout, qu’es-ce qu’ils peuvent comprendre, les niaks. J’avais appris qu’en langue tai, la ville se nommait  Muong Tenh, désignant ainsi le pays du ciel. Pays du Ciel, je trouvais que ce nom lui irait mieux, surtout en temps de paix, à cette grande plaine couverte de rizières et de champs avec une rivière qui la traverse et des buffles qui viennent boire sur ses berges.  Gamin en mal de bataille, j’avais de cette erreur linguistique fait un cri de guerre Tienne bien fou  sans trop décider s’il était fou de tenir ou bien s’il fallait tenir jusqu’à la folie dans cette cuvette sanglante.

J’avais suivi à la radio l’opération Castor qui nous avait rendu cette province. L’année suivante, je suivais pas à pas, la violente bataille entre le corps expéditionnaire français sous le commandement du colonel devenu, durant la bataille, général de Castries et ces salops du Việt Minh sous les ordres de cette vermine de Giap. Giap, élevé, instruit par nous, à qui on offre des études supérieures  d’histoire, de droit et d’économie, qui nous le rend à coups d’attentats et d’assassinats. Beau travail des communistes.

 Le sept mai 1954, je m’en souviens comme d’hier. J’avais beau n’avoir que douze ans, tout s’imprimait sur une mémoire vierge. Ce fut la dernière bataille de la guerre d'Indochine, excepté l'embuscade dégueulasse du groupe mobile 100 par les Viet à An Khé quelques jours avant les accords de Genève. On savait bien qu’on ne pouvait leur faire confiance à ces ordures de Niakoués. La France, c'est-à-dire moi, quittait le Tonkin, après avoir signé la honte en juillet.

Quelque chose venait de se rompre. Je parle de moi. Quelque chose venait de se rompre en moi. Mon enfance menaçait de me quitter, elle aussi, mais sans signature et sans accord. L’enfance qui s’en va, c’est quand on devient morose. J’y pense beaucoup en ce moment parce que je suis de plus en plus morose.

 Pourtant  le Maroc depuis trois ans, depuis l’indépendance, ce n’est pas l’Indochine, ce n’est pas non plus l’Algérie, Je n’aime pas le drapeau rouge du Maroc nouveau à cause de l’étoile verte de l’Islam. Ce n’est même pas que je sois contre l’Islam, je vis avec depuis que je suis né. Muezzin, prières dans la rue tournées vers la Mecque, la fête de l’Aït Srir et celle d’Aid el K’bir à la fin du Ramadan, c’est plutôt des trucs à manger le méchoui et faire la fête avec mes copains Kamel et M’Hamed. Le seul truc qui me choque, c’est leur façon de se ballader dans les rues avec leurs morts en linceul blanc sur la tête avant de les enterrer. En dehors de ça et de quelques regards de travers dans la rue, rien à redire. A part le drapeau. Le mien est bleu, blanc, rouge.  Comme celui de mon grand-père à Verdun. Comme celui de mon père à Cassino, avec les tirailleurs marocains. Ils ont quand même une drôle façon de prier.

 Non, rien n’a vraiment changé. Je fréquente toujours le temple protestant. Je vais toujours au lycée Mangin avec la même bicyclette et le même cartable usagé sur le même vélo de la toujours vivante manufacture de Saint Etienne. Il est simplement un peu plus déglingué. Mais comme je sais que je n’en aurais pas d’autre avant longtemps - dixit le paternel - j’y fais attention. Il n’y a que les garde-boues qui ont rendu l’âme mais pour ce qu’il y a de boue ici, ce n’est pas une bien grosse perte.

Le car est reparti. Il a franchi, tant bien que mal, les premiers contreforts qui bordent, annoncent, protègent la plaine du Haouz et la grande palmeraie avec en son milieu comme un rubis précieux, Marrakech la rouge, la belle, la rebelle, matée par son roi. Je n’ai pas aimé le sort fait à notre pacha, El Glaoui,  le vieux lion de l’Atlas.

Je suis surpris par la violence de l'orage. Les nuages accumulés sur les sommets de l’Atlas grossissent, enflent et gonflent jusqu’à la congestion. L’horizon noir roule vers nous son tumulte muet de cendres et de plomb. Le vent de sable et d’eau dévale des pentes du Toubkal, de l’Ouka et des autres sommets élevés. La lumière, comme filtrée par des lunettes orange,  révèle sur la palmeraie des nuances de noir, d’anthracite, de vert de gris et d’ocre. Le vent affole les grands palmiers qui plient, se redressent et tourbillonnent. Certains, plus fragiles, parfois se brisent  balançant un temps leurs moignons effeuillés avant de rompre et s’écraser au sol dans un jaillissement de boue et d’eau.

 La pluie est sur nous. Elle écrase des gouttes de glaise épaisse sur le pare-brise. L’unique essuie-glace rend l’âme, s’arrache et s’enfuit. Les vitres deviennent opaques. Le car est maintenant arrêté sur ce qui n’est plus qu’un lac de boue. L’orage avance inexorablement. On le sent. On l’entend. C’est le moment que choisit la furie pour hurler sa fureur. La foudre s’en mêle. Chaque roulement de tonnerre et chaque éclair dépasse en puissance le précédent. On ne distingue plus la route. Disparue la route. Effacés les bas cotés. La terre boit l’eau qu’elle attend depuis si longtemps. Elle boit, elle boit trop vite, elle boit jusqu’à s’en imbiber, s’en étouffer, jusqu’à la refuser, la régurgiter, la vomir à gros bouillons. Elle ruisselle, elle dévale, elle s’infiltre dans le car et partout.

On a fermé toutes les fenêtres et les aérateurs. La chaleur est de plus en plus forte. Je suis trempé jusqu’à l’os de sueur et d’excitation, de peur aussi. Une rafale plus forte ébranle la carlingue, la fait tanguer, la pousse, au point qu’on la sent glisser vers le fossé. Un enfant pleure, vite calmé par un sein généreux. La foudre et le feu s’abattent, à quelques dizaines de mètres de nous, sur un moulin à vent perché sur une structure métallique rouillée qui s’effondre entrainant dans sa chute son réservoir d’eau sur pilotis. Dans le car des femmes crient, geignent, prient ou supplient  Allah et Dieu à la fois et ensemble, à haute voix. Un juif natté à chapeau et veste noire, silencieux, balance d’arrière en avant  et d’avant en arrière. Il doit crever de chaud avec ses vêtements épais. Il doit sentir. D’ailleurs ça sent. Mais pas plus là qu’ailleurs. Tout sent au Maroc, pas nécessairement mauvais mais ça sent.

 La pluie s’arrête de marteler. Elle fait mine de tambouriner,  histoire de réfléchir,  puis elle file ailleurs. On la voit s’éloigner dans son manteau gris sale. Ce qui suit ressemble à du silence malgré les commentaires, les soupirs, les mouvements, dans ce car bondé ou la pression était devenue intenable. On s’ébroue. On pense enfin à ceux qui ont subi le déluge, sans protection, sur le toit. On y pense mais on ne leur fait pas de place là où il n’y en a pas. Et puis ils n’ont pas payé. De toute façon, ils sont trempés. Le mécano monte sur le toit, vérifie l’amarrage du filet de chanvre qui retient la cargaison hétéroclite et on repart. Les fenêtres sont ouvertes. L’air est frais et humide. Un chant berbère cadencé accompagne le cliquetis des soupapes. A moins que ce soit la bielle, ou bien encore les pistons. Je n’en sais fichtrement rien et je m’en fous. Je ne serais pas mécanicien.

 A moins que je continue à ne rien foutre comme prédisent mon père, le proviseur, le censeur et le surgé sans compter les profs à part celui de français et le père Etievant, mon prof de gym qui me montre de l’amitié bien que je sois aussi fainéant là qu’ailleurs. Mais je suis le copain de sa fille. Gilberte a deux ans de plus que moi. Elle est dans la même classe que moi. Je ne sais pas pourquoi elle a pris tant de retard. Pourtant elle est intelligente, cultivée. Elle a du gout et de la classe. Elle m’impressionne. Si elle veut que j’arrête d’écouter  Elvis, j’arrête de l’écouter. Si elle veut que je retienne les paroles du dernier Sinatra ou du dernier Nat King Cole, j’apprends. Pourtant je ne connais rien en Anglais. Mon père a décidé que ce serait Allemand ou rien. J’aurais préféré rien. Je suis infoutu de retenir la moindre conjugaison. La dernière lubie de Gilberte c’est de m’inscrire au cours de peinture du jeudi matin. Va pour la peinture. J’aime bien ça. Surtout le fusain et les études de visages selon Modigliani. A cause des yeux. Les yeux c’est ce qu’il y a de plus dur à peindre. Y’a pas d’yeux dans les visages de Modigliani. Ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont des yeux d’aveugles. Mais ils voient, dit le prof.

 À perte de vue l’eau boueuse s’étend, ruisselle, ravine vers le nord-ouest, vers l’océan lointain. Nouvel arrêt du car. Nouveau brouhaha. Il suffit que je me lève pour découvrir la raison de l’arrêt et de l’émoi. Devant le car un trou béant et mugissant laissé par l’effondrement d’un pont. Le seul pont que je connaisse est celui qui enjambe l’oued Tensift. Ah non, il y a aussi le Chichaoua et l’oued N’Fis ! Mais ils ne sont pas sur cette route. Je ne reconnais rien, ni le pont en arc, ni le lit de la rivière qu’une seule des vingt sept  arches suffit habituellement à drainer lorsque l’oued irrégulier n’est pas à sec. Je ne reconnais pas, non plus  le paysage alentours, fait de bandes de sable recouvert de verdure et d’arroches roses, transformé aujourd’hui en cavalcades torrentielles, effrénés, qui se chevauchent, s’enlacent, se croisent et se séparent  sur plus de deux cent mètres de large provoquant  des changements de lit spectaculaires. Sous nos yeux un gourbi en torchis et deux palmiers glissent dans les flots et disparaissent instantanément.  Le Tensift et ses énormes quantités de boue roule plus qu'il ne s'écoule. Des arches de huit cent ans ont disparues, désagrégées, liquéfiées, emportées. Un bon tiers à première vue. De l’autre coté du fleuve, sur une arche restante, une femme et son âne, immobiles. Tous deux, semblent attendre que le pont réapparaisse pour pouvoir traverser.

 La manœuvre de demi-tour n’est pas facile sur cette route étroite mais elle finit par se faire grâce, ou en dépit des conseils de nombreux voyageurs qui prodiguent les avis contradictoires.

Le mécano nous explique que le chauffeur rebrousse chemin sur quelques kilomètres afin d’emprunter une route secondaire équipée d’un gué. Les enclumes nuageuses s’affaissent. L’orage s’éloigne. Un arc-en-ciel apparaît sur le rideau de pluie, lorsque je tourne le dos au soleil qui revient.  On sait qu’on a atteint le gué lorsque la route disparait dans une cuvette pour réapparaitre un peu plus loin sur l’autre bord. Le chauffeur engage ses roues dans l’eau. Vingt mètres sont franchis que, déjà, l’eau monte aux essieux et fait son apparition à travers les deux portes de sortie au niveau des premières marches. De surcroit, le courant est encore violent. Le mécano est dans l’eau jusqu’aux genoux. A mi-cuisse, il  relève sa djellaba qu’il maintient enroulée sous le coude gauche. La main tient les babouches. Il fait un pas de plus, s’enfonce jusqu’à la ceinture. Le courant va l’emporter. Il beugle. On lui lance un cordage qu’il manque une première fois parce qu’il ne veut pas lâcher ses uniques chausses. On le ramène enfin. Le chauffeur fait marche arrière et éteint le moteur. Une crue ne dure pas, aussi violente soit-elle. On attend donc. Il suffit d’une heure pour voir le niveau de l’eau baisser et le cours ralentir.

On remonte, on démarre. Nouvelle altercation ou ce qui y ressemble. En fait le mécano trempé  refuse de montrer le chemin en tâtonnant du pied devant le car. On voit bien qu’il a peur. Le car s’arrête à nouveau. Nouvelles palabres. Marrakech est là hors de portée de nos yeux à quelques kilomètres à peine, masquée par les collines du Gueliz.

Une jeune fille apparue de nulle part – en fait elle est descendue du toit - avance dans l’eau saumâtre. On lui dit de revenir. C’est à qui trouvera les mots les plus forts pour la dissuader. Mais personne ne s’aventure à la poursuivre. Elle fait signe au chauffeur de rouler dans ses pas, ce qu’il fait, lentement. Elle avance en fendant la boue. Parfois elle hésite. On voit qu’elle sonde du pied l’état du gué. Plus petite que le mécano, elle a de l’eau jusqu’à la ceinture. A un moment elle perd pied en perdant l’équilibre. Sa tête disparait. Lorsqu’elle refait surface, son voile a disparu, elle est tête nue, recouverte des pieds à la tête d’une fine couche d’ocre. Seuls ses yeux berbères, immenses et bleus sont vivants dans cette statuaire drapée à l’antique qui laisse deviner  un corps magnifique, des seins altiers à peine pubères, un cou et des épaules de reine. Elle fait signe encore, encourage l’attelage, s’encourageant elle-même de la furie qu’elle met à avancer contre les éléments et contre sa propre peur. La berge remonte. Au fur et à mesure je découvre, lorsqu’elle sort de l’eau, une ceinture fine posée sur des hanches de guerrière. Un pli du tissu collé étroitement à l’échancrure du pli fessier met  en valeur deux formes pommelées. Les jambes sont fines. Les pieds et les chevilles sont faits pour les bagues et les bracelets d’or. Dommage qu’elle soit arabe.

Arabe ou pas mon émotion est étonnante, envahissante et j’ai du mal à la cacher. C’est la raison qui m’empêche de sortir pour l’aider. Elle sort de l’eau, remonte sur le toit par l’échelle fixée à l’arrière. Je suis sur la banquette du fond. A travers la vitre sale je croise son regard. Une fille aussi jeune peut-elle sentir l’émotion que sa vue procure ? Elle s’arrête, me fixe longuement sans broncher puis elle détourne le regard fièrement comme un matador qui vient de fixer un taureau et le provoque en lui tournant le dos, sans crainte apparente. Elle a la fierté des danseuses de Guedra.

Un jour, j’en ai parlé à monsieur Bethlen de cette fierté farouche des filles sahraoui - je lui dis tout ou presque- il a sourit et il a dit que Carmen était de retour. Je lui ai demandé qui était Carmen. Il est resté dans le vague en disant seulement que c’était une espagnole de ses connaissances et qu’il me la présenterait. Je n’ai pas insisté. Le car a redémarré.

Les espagnols je les vois peu en dehors du lycée. Ils habitent dans les quartiers à l’entrée de la ville. Le petit Segura, tellement petit qu’il faut le protéger contre les imbéciles, c’est mon copain, au lycée. En dehors je ne sais pas ou il habite. Par contre je connais l’atelier de son père. C’est chez lui que je vais lorsque j’ai un problème avec mon vélo.

Les collines du Gueliz s’ouvrent par la route de Casa. Blottie au pied des sommets de l'Atlas immense, serrée entre ses remparts rouges, enfouie  dans sa palmeraie et ses jardins, éblouissante, luxuriante et déraisonnable, Marrakech vibre comme un enchantement. Elle me fait le coup à chaque fois même si je suis maussade. C’est chez moi, ici. J’y suis né.

A la gare routière du quartier neuf je m’invente une course à faire prés de la médina pour rester à bord. Arrivés prés de la Koutoubia, je vois, par la vitre arrière, les jambes de la jeune fille qui descend. Je me précipite à l’extérieur pour la voir passer. Elle est toujours trempée mais elle a replacé un voile sur son visage. Son regard s’est éteint et elle ne semble pas me voir. Je la laisse passer. Je la laisse partir. Elle fait une dizaine de mètres, ne se retourne pas.  Je l’appelle -mademoiselle- mais mademoiselle, ça ne lui parle pas. Elle n’a pas l’habitude.  Alors je cours vers elle. Lorsqu’elle se retourne au bruit de mes pas, je pile devant elle. Je vais bégayer. Mais quoi ? Alors je prends le pull de coton blanc sur mes épaules, celui que j’aime le plus, et je le lui tends. Elle me regarde, n’hésite pas vraiment. Elle tend la main. Plutôt que le lui remettre je le déploie et le glisse sur ses épaules. Elle n’est pas gênée.  Moi si.

Je n’ai pas l’habitude d’aborder les filles. Je ne sais même pas comment c’est fait exactement. Et puis si un copain me voyait. Ou pire encore si des amis de mes parents me voyaient en train de jouer les chevaliers servants d’une petite berbère en guenilles ou presque, trempée, chiffonnée, avec un baluchon en guise de valise.

On dirait qu’elle comprend. Au lieu de rester sur la grande avenue Mangin elle pénètre dans les jardins Lyautey attenants en vérifiant sur son épaule si je la suis. Arrivée sous les arbres hauts elle ralentit et choisit un banc plus discret que les autres pour s’y assoir. Elle fait mine de remettre de l’ordre dans les plis de son kaftan sous un manteau fermé, garni d'un capuchon, et qu'elle porte en voyage. Elle doit avoir le même âge que moi ou guère plus. Je ne sais quoi lui dire. Alors je lui demande ou elle habite. Elle fait un vague signe vers la médina. Elle grelotte. Je pose la main sur le tissus qui la couvre, sa cuisse est encore humide. Elle doit rentrer et se changer. Elle dit oui. Ma main remonte lentement. Je propose de la raccompagner. Ma main atteint l’endroit secret. Elle se lève d’un bond. Maintenant c’est moi qui frissonne. Elle s’assied à nouveau, vérifiant alentours que personne ne nous voit. Son refus d’être accompagnée  est définitif, à cause des parents et de son frère. Alors je lui demande où et quand la revoir. Elle hésite. C’est à moi de proposer, dit-elle. Je connais dans la palmeraie une ferme abandonnée prés d’une retenue d’eau remarquable. Comme elle ne voit pas je lui donne rendez-vous au poste d’essence sur la route de Casa pour dans une semaine, le même jour donc, à la même heure. La ferme est à deux pas. Elle accepte.

J’ose à nouveau ma main sur sa cuisse. Le diable est bien là qui me serre la gorge et le sexe lorsque je la regarde,  maculant mon slip d’une liqueur épaisse et délicieuse. J’ai joui. Maintenant que j’ai éjaculé, j’ai honte. Honte d’elle, honte de moi, honte de mon pantalon taché, honte de tout ça. Et je ne sais même pas pourquoi.

 Il faut dire qu’en la matière je sais peu de choses. A part un anathème de mon père du genre - se masturber ça rend fou et idiot - je ne sais rien d’autre. Mon père était   tellement gêné ce jour là qu’il s’en  raclait la gorge comme pour la nettoyer des mots obscènes qu’il  allait prononcer.  Alors tout ça plus le bromure qu’on dit mettre dans notre pichet d’eau au réfectoire plus les prêches du pasteur sur la virginité plus l’amour dans le mariage avec Jésus-Christ pour mâter et bénir à la fois, ça me rend le coïtus ergo sum gênant pour ne pas dire douloureux. Et pour l’instant, c’est l’humidité visqueuse de mon entrejambe qui me rend malheureux. Je suis sur que ça se voit.

Elle se sauve en courant comme si elle avait vu le diable, elle aussi, en laissant le pull de coton blanc. J’ai toute l’avenue entre Médina et Gueliz à parcourir avant d’arriver chez moi, enfin chez mes parents. Je marche vite. Avant d’aller à la villa, je devrais passer au magasin de mes parents. Mon entrecuisse est poisseux. Ils travaillent tous les deux. Chemiserie de luxe pour femme et homme. Comme c’est le seul du genre, ils ont un gros succès. Les affaires marchent bien au point qu’ils ont créé au Mamounia une petite succursale tenue par une vendeuse. En fait je vais aller directement à la villa. De là, même si mon père n’aime pas ça – il dit que le téléphone c’est fait pour les choses graves – je téléphonerais au magasin pour dire que je suis rentré, sauf sinon sain. Mon retard, après tout, est une chose grave. Je trouverais bien une raison pour ne pas être passé au magasin de l’avenue Landais directement en arrivant. J’évoquerais l’orage et mes vêtements souillés, je veux dire mouillés.

 

 

 

 

 

 

 

Par Gérard Muller - Publié dans : voyage
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